20.09.2008

"Nobody can say it's because of our grandfathers"

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En décembre 2007 fut diffusée une très jolie adaptation de Ballet Shoes (BBC, disponible en zone 2 UK), un livre pour enfants écrit par Noel Streatfeild et publié en 1936. Ce classique de la littérature jeunesse est un bijou qui m'a permis de découvrir une plume incroyable. Avec 23 romans pour enfants à son actif et 16 pour adultes, l'auteur fut très prolifique jusque dans les années 70 mais est aujourd'hui complètement oubliée. Ses histoires sont dénuées de tout sentimentalisme : les personnages de ses livres pour enfants ont un don artistique ou en manquent mais veulent réussir et ont besoin de réussir car il leur faut gagner de l'argent pour aider leurs tuteurs. C'est le cas des soeurs Fossil dans Ballet Shoes, mais aussi de Sorel, Mark et Holly dans Curtain Up, ou encore de Rachel et Hilary dans Wintle's Wonders. Les restrictions budgétaires imposées par la Seconde Guerre mondiale sont décrites au travers de froissements de tutus, d'enfants qui récitent leur texte, d'auditions pour décrocher un rôle et pouvoir s'acheter une robe correcte. C'est peut-être les portraits de famille que Noel Streatfeild brosse qui sont l'aspect le plus intéressant de son oeuvre : sans paraître se rendre compte de cette micro révolution, elle dépeint en 1936 celui d'une famille qui en est une non parce qu'elle est conventionnelle (les soeurs Fossil sont toutes abandonnées par leurs parents mais ne semblent pas affectées), mais parce qu'elle est faite d'affinités et de tendresse mutuelle (une famille n'a rien à voir avec quelques chromosomes en commun). Epatant. Il est intéressant de remarquer que l'adaptation est en ce point très conservatrice : en 2007, il faut  encore un mariage final (complètement absent du bouquin) pour reconstituer le schéma familial traditionnel. La minutie de ses descriptions ayant trait au monde du spectacle sont parmi les meilleures, sinon les meilleures que j'ai pu lire. Les personnages des romans de Noel ne sont pas tous attachants : après tout, il s'agit d'enfants. Si leur langage est polissé, ils sont parfois cruels entre eux mais ce qui fait qu'on s'y attache malgré tout c'est la proximité désarmante avec laquelle Noel Streatfeild aborde son sujet. C'est peut-être encore plus vrai dans son roman pour adultes Saplings publié en 1945 et republié chez la délicieuse maison d'édition Persephone (son seul roman pour adultes encore publié aujourd'hui). Noel y décrit le quotidien d'une famille banale : la psychologie des personnages est très fouillée et captivante, autant celle des enfants que celles des adultes. Puis, un jour, le père de famille meurt loin au combat. Mais tout doit continuer, malgré le sentiment d'abandon que tout le monde ressent. Les sentiments de Tony, avant le cataclysme, qui a douze ans lorsqu'il les exprime :

Wars, and all that were attached to them, were passing inconveniences, but they did not change the pulse of his world.

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Ballet Shoes, 2007, de gauche à droite : Victoria Wood, Lucy Boynton, Yasmin Paige et Emma Watson.

Les adultes sont dépeints avec une telle justesse et le rôle des femmes ne se limite en rien au sourire des affiches encourageant les troupes : elles ont une sexualité, prennent l'initiative, essaient de faire joindre les deux bouts sans se préoccuper d'être assez bien pour d'autres personnages. Une fois encore, il est demandé beaucoup des enfants : chacun a son rôle à tenir, un rôle d'autant plus important que les adultes sont désarçonnés par la guerre et ses privations humaines et matérielles. L'école reprend, et les crises triviales (ne pas avoir le même uniforme que les autres parce que la valise a été faite dans la précipitation) prennent des proportions extrêmes. Le monde de Noel peut être résumé, somme toute, par ces mots de Saplings :

We're at war, and everybody, even children, must do their bit.

 

Je conseille vivement ce site dédié à l'auteur, ainsi que ce forum qui regorge de discussions de passionnés.

 

09.09.2008

"She relished life and language hugely, and revelled in the diverse"

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Difficile de parler d'Angela Carter ! J'ai fait connaissance avec elle d'une manière assez peu commune :  j'ai eu un passage de The Bloody Chamber and Other Stories à traduire pour mon partiel de version de juin dernier, et j'ai tellement aimé l'extrait que j'ai décidé de me renseigner sur l'auteur. Cette écrivain et journaliste décédée en 1992 a laissé une empreinte indélébile sur la littérature. Souvent rangée dans la catégorie "féminisme", ses histoires sont en fait un mélange de plusieurs genres, il y a beaucoup d'humour, mais aussi de cruauté et de magie chez Angela Carter. Je n'ai lu que deux de ses oeuvres, mais elles m'ont beaucoup marquée. The Bloody Chamber and Other Stories est un recueil de nouvelles qui s'inspirent des contes de Grimm : la maison d'édition Vintage a d'ailleurs eu l'excellente idée de republier les deux recueils (celui d'Angela et l'intégrale des contes de Grimm) dans une édition spéciale pour qu'on puisse les comparer. Contrairement à ceux de Grimm, dans les contes d'Angela les femmes ne sont plus victimes mais actrices et la cruauté de leur environnement n'est pas enterrée sous une morale salvatrice, au contraire, elle est montrée pour ce qu'elle est et exploitée pour en montrer toute l'absurdité. Les femmes ne sont plus à la merci du loup mais assument pleinement leur sexualité. L'exact envers des contes traditionnels (cela m'a fait penser à Sarah Waters). C'est réellement brillant : son écriture est riche en détails, fouillée, pleine de racines latines qui participent au brouillage des pistes. On ne sait jamais où l'on se trouve, ni à quelle période : un téléphone dans un château dans la première nouvelle, des hommes à cheval et des femmes qui prennent le train... Sur bien des points, son travail de réécriture et d'excavation des thèmes latents des contes de Grimm m'a fait penser à l'ouvrage Psychanalyse des Contes de Fées de Bruno Bettelheim, à la différence près qu'Angela Carter est écrivain et utilise donc la fiction et le médium du récit pour exposer le subtext. La palette de couleurs reste comprise, sans surprise, dans les tons noir, blanc et rouge, ce qui m'a beaucoup fait penser à un autre texte, Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, écrit entre 1181 et 1191, dans lequel on trouve le topos des gouttes de sang sur la neige, une oeuvre qui utilise également abondamment la merveille : peut-être s'agit-il là d'une source d'inspiration pour Carter. J'ai également beaucoup pensé à Possession d'A.S. Byatt, qui lui aussi utilise beaucoup de matière littéraire à l'intérieur d'un objet littéraire.
Dans un autre de ses livres, définitement post féministe, The Passion of New Eve, c'est la confusion des genres et sexes sur fond d'apocalypse. Un homme en vacances aux Etats-Unis se voit castré puis, devenu femme, subit alors ce que lui même fait subir aux femmes. La société américaine est satirisée et l'écriture est électrique : c'est une histoire qu'on lit bouche bée en retenant son souffle. Beaucoup de références ironiques à la Bible (notamment à la Chute) et à Sade, ce n'est pas un monde dans lequel on aimerait se blottir mais un monde que l'on quitte grandit parce que plus rien n'est sûr à la fin que la certitude que c'est une lecture qui provoque la réflexion. C'est exigeant, énergique et demande une attention constante mais ça en vaut la peine, parce que c'est enrichissant.
Je recommande vivement cette page : le webmaster a d'excellents commentaires à faire sur les oeuvres de cette grande dame de la littérature.


A Swan in the Evening

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J'ai eu l'immense chance d'entendre parler de Rosamond Lehmann après la réédition de ses livres par Virago Press : il n'y a rien de plus frustrant que de s'intéresser à un auteur pour s'apercevoir très vite que ses livres sont épuisés. Née au début du siècle dernier (en 1901) et décédée en 1990, cette grande romancière du XXème siècle est souvent citée dans les listes d'auteurs méconnus qui mériteraient de l'être, et je ne peux qu'être d'accord. J'ai récemment découvert The Weather in the Streets et ai été transportée par une lecture riche et gracieuse : ce roman, qui est en fait la suite d'Invitation to the Waltz (que je n'ai pas encore lu), peut se lire tout seul. On y suit la vie d'Olivia, divorcée, qui tombe amoureuse d'un homme marié. Ce portrait tout en finesse et d'une justesse rare de "l'autre femme" n'a rien d'ordinaire : publié en 1936, critiqué de toutes parts par un Royaume-Uni conservateur, il n'a aujourd'hui plus rien de l'aspect interdit qu'il revêtait alors. Pourtant, et c'est là gage d'un bon livre, sa prose poétique et la voix de sa narratrice en font aujourd'hui l'un des romans les plus injustement oubliés de la littérature britannique. Les émotions sont retranscrites honnêtement, au plus près des pensées fugaces d'Olivia, technique qui n'est pas sans rappeler Virginia Woolf.
Dusty Answer, son premier roman publié en 1927, a pour personnage principal Judith que l'on observe de façon presqu'intime durant toute sa vie d'adolescente, jusqu'à l'âge adulte. Fille sans histoire, presque ennuyeuse, elle tombe amoureuse d'un groupe de cousins qui emménagent dans la maison d'à côté lors d'un été et ne fera plus qu'attendre d'être remarquée par l'un d'eux, avant de se rendre compte qu'il faut qu'elle choisisse sans attendre d'être choisie. L'écriture de Rosamond Lehmann laisse encore une fois des traces, elle est à couper le souffle dans ces deux passages :

"There was sadness in everything - in the room, in the ringing bird-calls from the garden, in the lit, golden lawn beyond the window, with its single miraculous cherry-tree breaking in immaculate blossom and tossing long foamy sprays against the sky. She was sad to the verge of tears, and yet the sorrow was rich, - a suffocating joy."

Quatorze pages plus loin, à propos de feux d'artifice :

"Oh Roddy, if only -! They're so brief. I wish they were never quenched but went on falling and falling , so lovely, for ever. Would you be content to burst into life and be a ten second marvel and then vanish ?"

A l'internat, la description de son amitié fusionnelle avec l'une de ses camarades de classe cache des sentiments plus forts : Judith est amoureuse, mais ne s'en rend pas compte. Héroïne sensibile et généreuse - j'ai eu l'impression d'être une intruse en lisant son histoire: la narration, comme souvent chez Lehmann, laissant grand place à l'identification (le pronom de la deuxième personne est utilisé durant des paragraphes entiers). Pour autant, on est loin d'un sentimentalisme à outrance, peut-être car le récit ne s'y prête jamais : l'action est parfois cruelle. Dusty Answer m'a beaucoup fait penser à Mariana de Monica Dickens, publié en 1940, mais l'oeuvre de Rosamond Lehmann est bien supérieure : dans son introduction à l'édition Virago, Jonathan Coe écrit "It will consume you entirely, transforming your whole inner life for the time it takes to read". Le mot-clé est ici consume : c'est un feu  qui anime Judith et Olivia, celui d'une passion brûlante dont on sait qu'elle ne durera pas mais qu'on se plaît à dévorer des yeux en y croyant toujours.

 

02.09.2008

"Tipped the velvet ? It sounds like something you might do in a theatre..."

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Parmi mes écrivains préférés, on compte peu de contemporains, mais Sarah Waters a une place de choix dans mon Panthéon personnel. Quatre livres publiés à son actif, cette britannique a des dons de conteuse exceptionnels et je n'ai pas encore trouvé un seul livre d'elle qui m'ait déçu. Les trois premiers, Tipping the Velvet, Affinity et Fingersmith, ont pour cadre une Angleterre victorienne dans laquelle Sarah s'amuse à débusquer le sens caché des histoires gothiques et laisse par la même son empreinte dans un genre qu'elle revisite : folles au grenier (The Madwoman in the Attic, titre d'une étude féministe célèbre publiée en 1979), fantômes, désir, amour, le tout développé par une plume superbement détaillée et généreuse, aux personnages terriblement attachants. Sarah Waters est l'une de ses rares écrivains qui peut être appréciée aussi bien des critiques (elle a reçu de nombreux prix et des commentaires élogieux de la profession) que du grand public : ses livres reposent sur des techniques implacables qu'elle maîtrise particulièrement bien, les intrigues sont palpitantes et les retournements de situation dignes des meilleurs romans à suspens. Tipping the Velvet, par exemple, explore le monde du théâtre : c'est gai et tortueux, oscillant entre scènes colorées et fraîches et un côté plus sombre, habile mélange qui fait somme toute la particularité du roman. C'est dans ce livre que l'on peut rencontrer Florence Banner, l'un de mes personnages préférés de la littérature britannique. Affinity nous emmène du côté de la Millbank Prison où une voyante qui évolue dans les plus importants cercles spiritualistes, vient d'être enfermée : c'est le roman le plus sombre de l'auteur, à l'exact opposé de Tipping the Velvet, quand Fingersmith dont l'un des personnages est collectionneur de gravures pornographiques, tient un juste milieu. L'écrivain s'intéresse à chaque fois à ce qu'il se passe lorsque des femmes sont confinées à des endroits où elles ne peuvent compter que sur d'autres femmes, où elles ne peuvent tromper que d'autres femmes. Souvent comparée à Dickens, c'est l'envers du tableau que Sarah Waters nous présente, ce qu'il se passe derrière les portes closes, celles que l'on clôt sur les femmes dans tous les romans britanniques célèbres du 19ème siècle. Ce que j'aime également chez Sarah Waters, c'est cette conscience sociale et ses personnages féminins entiers et développés, ses idées en somme : c'est bien agréable de lire un roman qui sait garder les bons côtés des romans du 19ème (une intrigue solide) tout en remplaçant les aspects moins sympas par de réels sourires et de vraies idées auxquelles je peux adhérer, c'est une expérience complète que de lire un livre de Sarah Waters puisque son écriture est sur tous les plans satisfaisante.
Ses trois premiers livres ont fait l'objet d'adaptations télévisuelles qui vont de bonnes (Tipping the Velvet, avec Rachael Stirling dans le rôle de Nan, Keeley Hawes dans celui de Kitty et Jodhi May - qui a joué Mirah dans l'adaptation de Daniel Deronda - dans celui de Florence Banner, et Affinity, avec Anna Madeley - qui a joué Lucy Steele dans l'adaptation de Sense and Sensibility diffusée en 2008 sur ITV - dans le rôle de Margaret et la prometteuse Zoe Tapper dans celui de Selina) à très bonnes (Fingersmith, avec l'impeccable Sally Hawkins - Anne Elliot dans l'adaptation de Persuasion diffusée sur la BBC en 2007 et la non moins talentueuse Elaine Cassidy - Lucy Honeychurch dans l'adaptation de A Room With a View produite par la même chaîne et diffusée la même année) et The Night Watch, son dernier roman se déroulant durant la Seconde Guerre mondiale, différent et pourtant encore plus fin dans l'analyse psychologique, sera à son tour adapté pour la BBC très bientôt.


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